Depuis le 04 octobre dernier, le Centre des Ćuvres universitaires de Dakar (Coud), sous la supervision du dĂ©partement dâinformatique, a donnĂ© le ton de la digitalisation du dispositif sĂ©curitaire afin dâĂ©radiquer totalement la violence dans lâespace universitaire. Deux mois plus tard, les Ă©tudiants relĂšvent les failles de ce systĂšme qui impacte nĂ©gativement le business alentour.
Lâinnovation est de taille et elle en enchante plus dâun. Depuis le 4 octobre dernier, pour entrer Ă lâUcad, il faut montrer patte blanche et badge pour accĂ©der au campus universitaire de Dakar. Une mesure prise par le Centre des Ćuvres universitaires de Dakar pour Ă©radiquer la violence au sein de lâespace universitaire et qui a reçu lâonction du corps estudiantin. Modou Diagne, Ă©tudiant en Master 2 en contentieux des affaires en droit maritime Ă la facultĂ© des sciences juridiques et politiques, applaudit. «Ces mesures sĂ©curitaires viennent Ă leur heure. Elles rassurent les Ă©tudiants et rendent le campus social plus vivable. Le campus social a changĂ© de visage. Par consĂ©quent, les Ă©tudiants ont changĂ© de comportement. Parce quâavant dâentrer dans lâespace universitaire, le systĂšme dâenrĂŽlement est mis en place pour obliger les apprenants Ă se prĂ©senter avec leurs cartes dâĂ©tudiants qui sont soumises Ă un contrĂŽle strict par les vigiles.» Des agents de sĂ©curitĂ© qui prennent au mot les consignes Ă eux Ă©dictĂ©es. Dans ce temple du Savoir, les non Ă©tudiants sont obligĂ©s de laisser Ă la porte leur carte dâidentitĂ© nationale, leur numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone, en plus des questions qui leur sont posĂ©es. Câest par la suite quâune carte avec la mention «visiteur», sorte de laissez-passer leur est remise.
Un frein aux multiples agressions
En ce jeudi, le campus social de lâuniversitĂ© grouille dâactivitĂ©s. A lâombre dâun arbre, un groupe de jeunes rappeurs tiennent une Battle. Le public encourage les diffĂ©rents protagonistes dans des applaudissements nourris. Les bancs publics qui longent le couloir menant jusquâau pavillon A, sont noirs de monde. Dans le hall de ce pavillon, il faut prĂ©senter la carte dâĂ©tudiant ou la carte visiteur pour accĂ©der aux locaux. Des centaines de cartes sont exposĂ©es sur la table. Le dĂ©cor est le mĂȘme au pavillon H rĂ©servĂ© aux filles. Nafissatou Ndiaye est Ă©tudiante Ă la FacultĂ© de Sciences. Pour la jeune fille, ces mesures sĂ©curitaires sont une bĂ©nĂ©diction. «Les scĂšnes de violences de lâannĂ©e passĂ©e avaient mis le campus social sens dessus-dessous. Aujourdâhui, nous ne pouvons que magnifier ces nouvelles mesures qui constituent un remĂšde aux multiples agressions dont sont victimes les Ă©tudiantes. Qui, pour la plupart, profitent du calme nocturne pour rĂ©viser au campus pĂ©dagogique. LâannĂ©e passĂ©e, de nombreuses Ă©tudiantes ont Ă©tĂ© agressĂ©es sur le chemin du retour. Parce quâentre le campus pĂ©dagogique et le campus social, il peut se passer beaucoup de choses.»
Le ver est dans laâŠcarteÂ
Cependant, mĂȘme si sa mise en place est bien apprĂ©ciĂ©e par les Ă©tudiants, le dispositif prĂ©sente des failles. Certains Ă©tudiants vĂ©reux, soucieux de passer entre les mailles du filet, usent dâartifices pour faciliter lâentrĂ©e Ă certains de leurs amis, non dĂ©tenteurs de cartes. Comment ? En trafiquant les numĂ©ros de cartes dâĂ©tudiants pour contourner le dispositif. Pour ces Ă©tudiants, le deal consiste Ă communiquer son numĂ©ro dâĂ©tudiant Ă un camarade. Il suffit juste Ă ce dernier de mĂ©moriser les chiffres de la carte pour pouvoir accĂ©der Ă lâespace universitaire. Car les numĂ©ros sont fichĂ©s dans la base de donnĂ©es intĂ©grĂ©e au scanner. Et par ce subterfuge, les Ă©tudiants passent, sans ĂȘtre inquiĂ©tĂ©s, les radars des vigiles.  La digitalisation du dispositif sĂ©curitaire, rĂ©gi par le dĂ©partement dâinformatique de lâuniversitĂ©, montre ainsi ses premiĂšres limites. LĂ oĂč les vigiles prĂ©posĂ©s au contrĂŽle nây voient que du feu. M. Ngom, vigile bodybuildĂ©, sâest fait rouler comme un dĂ©butant. ConcentrĂ© sur son smartphone, le bonhomme ne prĂȘte attention quâau lĂ©ger bip Ă©mis par le scanner. Le signal qui ouvre lâaccĂšs au campus pour lâĂ©tudiant en rĂšgle. Il dit : «La digitalisation du systĂšme de contrĂŽle nous facilite le travail. Il suffit que lâappareil de contrĂŽle sonne pour prouver que lâĂ©tudiant est en rĂšgle. Cependant, les Ă©tudiants sont trĂšs nombreux, et de ce fait, je ne peux pas passer mon temps Ă dĂ©visager et identifier tous ceux qui passent.» Assis sur un banc public en face du pavillon D, El hadji Diagne, Ă©tudiant au dĂ©partement de philosophie, souligne avec insistance les failles du systĂšme de contrĂŽle. «Les Ă©tudiants ont compris que les vigiles se contentent tout simplement de scanner les cartes. Ils ne prennent pas le temps de dĂ©visager les Ă©tudiants. Et certains Ă©tudiants profitent de ce manquement pour passer leurs numĂ©ros de carte dâĂ©tudiant Ă leurs camarades qui ont oubliĂ© leur carte chez eux. Dâautres passent leurs numĂ©ros Ă des amis ou Ă des visiteurs. Les gens peuvent emprunter des cartes et facilement ils entrent dans lâespace universitaire». Face aux entourloupes de certains Ă©tudiants, lâadministration recommande aux vigiles dâĂȘtre plus regardants, tout en Ă©vitant toute Ă©preuve de force. M. Ngom, vigile : «Lâadministration nous a demandĂ© dâĂ©viter les rapports de force avec les Ă©tudiants afin de prĂ©server notre boulot. Câest vraiment difficile, car trĂšs souvent, les Ă©tudiants se rebellent contre ce mode de contrĂŽle surtout de 12 H Ă 14 h. La pression que nous subissons est Ă©norme.». Autre bĂ©mol, les vols. MalgrĂ© les nouvelles mesures, les Ă©tudiants continuent de se plaindre de larcins et de lâoccupation de certaines chambres par les non ayants droit. Pape Abdoulaye TourĂ© : «Le campus est rempli de non ayants droit qui continuent Ă occuper illĂ©galement des chambres. Il faut plus de rigueur dans le contrĂŽle.» Pour ne pas donner lâimpression que ces mesures ne sâappliquent quâĂ lâentrĂ©e.Â
MOUSSA THIOMBANE, CHEF DU DEPARTEMENT INFORMATIQUE DU COUD : «Depuis la mise en place du dispositif, 500 étudiants ont été pris en faute»
«Nous reconnaissons quâil existe des choses Ă amĂ©liorer afin de rendre le systĂšme de contrĂŽle plus performant. Mais le grand problĂšme que rencontrent les vigiles, câest le nombre de visiteurs, car nous pouvons recevoir jusquâĂ 5 000 visiteurs par jour. Souvent, il arrive que les Ă©tudiants oublient leur carte. Mais dans ce cas de figure, nous demandons aux Ă©tudiants de donner leurs numĂ©ros, car nous avons toutes les informations. Malheureusement, certains Ă©tudiants sâadonnent au trafic de numĂ©ros de carte. Certains Ă©chappent Ă notre vigilance, la plupart sont pris et depuis octobre, quelque 500 Ă©tudiants ont Ă©tĂ© pris en faute. Dans ces cas, aucune sanction nâest encore prĂ©vue. Nous nous contentons de les renvoyer chez eux. Des mises Ă jour sont en cours, car aucun systĂšme de contrĂŽle nâest parfait. Mais de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, nous pouvons dire que nous sommes satisfaits Ă 95%.»
REPERCUSSION DU NOUVEAU DISPOSITIF : LâactivitĂ© Ă©conomique tire la langueÂ
MĂȘme sâil engrange de bons points, ce nouveau dispositif sĂ©curitaire ne fait pas que des heureux. Du cĂŽtĂ© du petit commerce Ă©tabli Ă lâintĂ©rieur du campus, on tire la langue. Les commerçants qui ont leur Ă©choppe au sein du campus, dĂ©plorent la baisse drastique de leur chiffre dâaffaires. Nestor, un jeune commerçant, Ă©voluant dans la photocopie des documents, commence Ă subir les contrecoups de ce dispositif. «Je comptais une clientĂšle qui venait aussi bien du campus que des lycĂ©es comme Maurice Delafosse ou Lamine Gueye. Ils venaient faire la photocopie de leurs documents, mĂ©moires et fascicules, car la page leur revenait moins chĂšre, ici. Mais avec ces nouvelles mesures, ils ne peuvent plus accĂ©der librement au campus et notre business en pĂątit. Je pouvais tirer jusquâĂ 4 000 copies par jour pour un montant de 60 000 FCfa. Mais lĂ , difficile de rentrer avec 20 000 Fcfa. MĂȘme les commerçants qui venaient pour leurs factures se font rares car les vĂ©hicules non affiliĂ©s au Coud sont interdits dâentrĂ©e.» MĂȘme rengaine du cĂŽtĂ© des gargotiĂšres Ă©tablies Ă lâentrĂ©e de lâUcad. KinĂ© Diop a vu son chiffre dâaffaires dĂ©gringoler. «Avec les contrĂŽles intempestifs, les Ă©tudiants qui constituaient le gros de notre clientĂšle, ont la flemme de sortir pour venir se restaurer et donc, cela se ressent sur notre chiffre dâaffaires. LĂ , nous nous contentons des chauffeurs et coxeurs et ils sont infimes.»
Maxime DIASSY




